Quand le goëland a froid au gland… (il est temps de mettre les gants)


Bonjour à tous,

C’est fou ce que les oiseaux marins sont parfois malins.

Il y a quelques temps, alors que le vent hivernal nous soufflait encore de bonnes bourrasques bien froides et humides, j’ai observé un couple de goéland sur un petit terre-plein enherbé, en pleine ville. Ils exécutaient une danse étrange, levant alternativement une patte après l’autre.

Mon premier réflexe a été de me dire qu’ils se protégaient ainsi les pattes du vent, un peu comme les flamands roses qui diminuent ainsi leur pertes thermiques.

Mais si les échassiers aiment bien se retrouver à tout plein de copains au milieu d’un espace d’où ils peuvent voir arriver les prédateurs, les goëlands n’ont pas ce problème et il faudrait être un oiseau bien stupide pour continuer à se cailler le croupion en pleine brise.

La réponse est arrivée après une bonne minute d’observation. Tout en continuant leur gymnastique, les oiseaux ont commencé à baisser la tête de temps de temps pour ramasser quelque chose sur le sol.

Euréka. Ils chassent. Ils chassent les vers de terre !

Voyons comment ils s’y prennent…

Les vers de terre sont très nombreux. Tellement nombreux même qu’on estime qu’il s’agit de la plus grande biomasse animale présente sur terre. Ils sont essentiels à la dynamique des sols, déplaçant inlassablement la terre, l’aérant et créant des conditions favorables au développement de la microflore.

Mais tout ce bon gros tas de protéines sans défense attire les convoitises. Un de leur plus grand prédateurs est… la taupe. Eh oui, ce petit dévastateur de pelouse et de jardin n’en veut qu’aux ver de terre. Elle les capture à l’aide de son gigantesque réseau de galeries, qu’elle entretient méticuleusement (les taupinières résultent en fait des réparations lorsque les galeries s’éboulent). Elle parcourt son piège à vers plusieurs fois par jour à toute vitesse pour dévorer les lombrics qui y atterissent par mégarde.

Mais quel rapport avec les goëlands ?

On pense en fait que les vers de terre détectent les vibrations engendrées par le déplacement de la taupe. Leur réponse serait alors : tous aux abris, sortez des galeries !

Nos deux oiseaux piétiennent donc le sol, imitant le petit mammifère lombricide, et récoltent tous ces bons vers juteux que la panique précipite sous leur bec.

Voici une petite vidéo trouvée sur YouTube : c’est exactement ce que j’ai vu.

A noter que le commentaire qui accompagne la vidéo précise que les vers montent parce qu’ils croient entendre la pluie. Mais une étude sur des vers et des taupes américains montre clairement que ce sont bien les vibrations de la taupe qui font fuir les vers, pas celles de la pluie.

Les pêcheurs (surtout au toc), connaissent bien cette technique, qu’on appelle “fouler les vers”. Il y a tout plein de techniques pour cela comme piétiner la terre, planter un baton pour taper dessus ou y frotter un autre objet.

Les anglais, comme les pêcheurs et les goëland, sont fans de la technique, qu’ils appelent “worm charming” ou “worm grunting’” (pour la version avec les objets frottés).

Regarder donc ces centaines de personnes réunies sur une pelouse bien anglaise pour une compétition d’hypnose de vers !

Fun, isn’t it ?

Alors pour les adeptes du ver manié en période de fermeture, allez donc faire votre récolte vous-même ! Même en pleine ville, les vers de terre sont absolument partout : dans les parcs, les stades, sur les terre-pleins, les ronds points…

PS : la taupe n’est pas le seul prédateur spécialisé sur les lombrics. Nous avons vu arriver de Nouvelle-Zélande, un redoutable ver plat dévoreur de vers. Il se révèle très gourmand et bougrement invasif… Tout comme 6 autres espèces de plathelminthes terrestres invasifs recensés par Jean-Lou Justine, un professeur du Museum. C’est ici :

http://bit.ly/Plathelminthe

PPS : il semble que ce soit (encore !) le génial Charles Darwin qui ait émis l’hypothèse de la taupe le premier. Il faut savoir qu’il est un des pionniers de l’étude du rôle central des vers de terre dans les sols, à laquelle il a consacré une partie de sa vie, et un ouvrage. Mais il était anglais, ceci explique peut être cela…

Références

Catania KC (2008) Worm Grunting, Fiddling, and Charming—Humans Unknowingly Mimic a Predator to Harvest Bait. PLoS ONE 3(10): e3472. doi:10.1371/journal.pone.0003472

Où l’on apprend que c’est la peur de la taupe qui fait sortir les vers, et incidemment qu’une espèce de tortue connait également la manip.

La Taupe (1993). La Hulotte, numéro spécial 68/69. 92p.

Un numéro qui fait devenir amoureux de ce petit animal et rèver de voir des taupinières pousser dans son jardin. La Hulotte est le plus merveilleux des magazines naturalistes : c’est beau, c’est drôle, c’est curieux, c’est pédagogique, c’est… indispensable.

Un grand Merci Julien pour cet article

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